Ararat, 2675
Les ponts supérieurs du Spleen de l’Infini étaient bondés de réfugiés. Antoinette aurait voulu éviter de penser à eux comme à du bétail, mais dès qu’elle se retrouva au milieu de cette masse, de ce magma de corps, et se rendit compte qu’elle ne pouvait plus avancer, elle fut envahie par la frustration. C’étaient des êtres humains, elle n’arrêtait pas de se le répéter, des gens ordinaires pris comme elle dans un tourbillon d’événements qui les dépassaient. En d’autres circonstances, elle aurait pu se retrouver parmi eux, tout aussi terrifiée et hébétée qu’eux. Son père n’arrêtait pas de lui rabâcher à quel point il était facile de se retrouver du mauvais côté de la barrière. Le problème n’était pas forcément d’être le plus intelligent ou le plus déterminé. Ce n’était pas toujours une question de courage, ou de qualités personnelles. Parfois, ça ne dépendait que de la position de son nom dans l’alphabet, de son groupe sanguin, ou du fait qu’on était la fille d’un homme assez riche pour posséder un vaisseau.
Elle s’obligea à ne pas bousculer les gens qui attendaient qu’on s’occupe d’eux, à se faufiler courtoisement entre eux, à les regarder dans les yeux et à s’excuser, à sourire à ceux qui ne s’écartaient pas immédiatement, bref à faire preuve de tolérance. Mais cette populace – elle ne pouvait s’empêcher de penser à tous ces gens dans ces termes, malgré toutes ses bonnes résolutions – était si monstrueuse, si collectivement stupide, qu’elle fut à bout de patience avant même d’atteindre le deuxième niveau. Quelque chose céda en elle, et elle se mit à les bousculer de toutes ses forces, les dents serrées, ignorant le sillage d’insultes et de crachats qui se refermait derrière elle.
Elle finit par traverser la foule et descendit trois niveaux merveilleusement déserts par des échelles de coupée et des escaliers. Elle se déplaçait dans une quasi-obscurité, naviguant d’une source de lumière erratique à la suivante, se maudissant de ne pas avoir emporté de torche. Puis ses chaussures pataugèrent dans un pouce d’une substance poisseuse, collante, qu’elle se réjouit de ne pas pouvoir voir.
Elle finit par trouver un ascenseur encore en état de marche dans l’épine dorsale et l’appela. L’état d’abandon du vaisseau était désespérément évident – c’était en partie pour ça qu’ils avaient tant de problèmes à accueillir les émigrants –, mais jusqu’à présent les fonctions vitales du vaisseau ne semblaient pas avoir été affectées. Elle entendit l’ascenseur descendre avec un bruit de tonnerre, claquant contre ses rails d’induction, et prit le temps de vérifier le niveau de neutrinos sur son bloc-poignet. S’ils pouvaient encore se fier aux moniteurs à l’échelle de la planète, le vaisseau n’était plus qu’à cinq ou six pour cent de la poussée critique. Une fois ce seuil atteint, le vaisseau aurait emmagasiné assez d’énergie pour quitter la surface d’Ararat et se positionner en orbite.
Cinq ou six pour cent seulement… À certains moments, le flux de neutrinos avait grimpé d’autant en quelques minutes à peine.
— Prenez votre temps, John, dit-elle. Nous ne sommes pas si pressés.
L’ascenseur ralentissait. Il arriva dans un vacarme de mécanismes cliquetants, bringuebalant. Les portes s’ouvrirent, un fluide suintant du puits alors qu’Antoinette montait dans la cabine vide qui l’attendait. Mais pourquoi avait-elle oublié sa torche ? C’était vraiment n’importe quoi. Voilà qu’elle tenait pour acquis que le capitaine la ferait entrer dans son royaume comme une invitée ou un membre de la famille ! Allez-y, mettez-vous à votre aise… Alors, comment ça va ?
Et si, cette fois, ça ne l’enchantait pas d’avoir de la compagnie ?
Le système de commande vocale de l’ascenseur ne marchait plus. Avec une aisance liée à une longue pratique, Antoinette ouvrit une trappe d’accès révélant des commandes manuelles, hésita brièvement entre les différentes options. Elles étaient annotées dans une écriture antique, mais elle les connaissait assez bien, maintenant. Cet ascenseur ne l’emmènerait pas directement au repaire habituel du capitaine. Elle devrait en changer à un moment donné, ce qui impliquerait une traversée du vaisseau de plusieurs centaines de mètres, et encore, à condition qu’aucun obstacle ne se soit matérialisé en cours de route depuis sa dernière visite. Valait-il mieux monter d’abord, et prendre une autre colonne vers le bas ? Pendant un moment, les possibilités se ramifièrent, Antoinette se rendant compte, avec une conscience aiguë, que cette fois, littéralement, une minute ici ou là pouvait faire une sacrée différence.
Soudain, sans qu’elle ait rien fait pour ça, l’ascenseur s’ébranla.
— Salut, John, dit-elle.